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Le sommet de nos rêves

August 26, 2013

C’est une chose étrange que de réaliser un rêve.

Pour qu’il devienne réalité, il faut le préparer. Un objectif, c’est un rêve avec une date.

Mais il faut aussi le vivre, avant. Le fantasmer, l’imaginer, le construire et le remplir de couleurs. L’avoir dans la tête, le coeur et l’esprit bien avant de fouler le sol de sa réalité.

C’est pour ça que ça s’appelle un rêve.

Le 11 août, j’ai réalisé un rêve. J’ai gravi le plus haut sommet d’Afrique, le mont Kilimandjaro. J’ai atteint, avec chacun des membres de mon groupe, le Sommet de la Liberté. À 5895 mètres au-dessus du niveau de la mer.

La dernière montée de 8 heures qui mène au sommet se fait de nuit. En y repensant bien, ça a beaucoup de sens. En y repensant bien, ces moments n’avaient rien de réel. Ils étaient mi-rêve, mi-cauchemar, des instants hors du temps qui se fixent dans nos petites éternités.

À 10h30, notre guide nous réveille. C’est le moment. Je prépare mon armure contre le froid et sors de ma tente minuscule. Il fait noir, les lampadaires se font rares à 4600 mètres. Mais les étoiles nous regardent. Je soupire. Quand je serai assez haut pour les toucher, il fera jour et elles seront parties dormir.

Devant moi, une montagne invisible drapée dans la nuit. Le seul indice de sa présence: une colonne infinie de petites lumières blanches qui montent vers le ciel. Ces substituts d’étoiles, ce sont les lampes frontales des centaines de personnes qui, comme moi, chassent le Sommet de la Liberté. Le Kilimandjaro n’a rien d’une montagne solitaire.

Peter, le chef d’expédition, annonce le départ, et nous suivons à pas lents le rythme de notre guide tanzanien. 1 heure de marche pour 5 minutes de pause. 1 heure de marche, 5 minutes de pause. Le chemin ne fait que 7 kilomètres, mais l’altitude et le dénivelé de 1200 mètres font qu’il en paraît le centuple. Après deux heures, je regarde autour de moi. Jo s’endort pendant les pauses et ne répond pas quand on lui parle. Léo fait des chutes de pression. Même Charles, le travailleur infatigable, semble épuisé.

Je vais plutôt bien. Un pied devant l’autre, sans trop réfléchir. Allez.

1 heure de marche, 5 minutes de pause. Un peu d’eau, quelques bonbons énergétiques. 1 heure de marche, 5 minutes de pause.

Lauriane a l’air d’une fille qui a rempli ses gourdes de bière, étrange conséquence de l’altitude. Emy fait des siestes entre chaque pas et Matéo a mal partout, je le vois à sa façon de marcher.

Je vais encore bien, à ma grande surprise. Un pied devant l’autre, sans trop réfléchir. Le soleil va se lever. Bientôt.

Je sens l’entraîneur s’éveiller en moi et commence à hurler des encouragements à mon groupe. Je ne sais même pas s’ils entendent. Ça ne fait rien. Allez.

1 heure de marche, 5 minutes de pause. Les minutes s’allongent, elles sont interminables. 1 heure de marche, 5 minutes de pause. Près de moi, Pascal et Benoît s’approchent de leur objectif de raconter des stupidités jusqu’au sommet, ce que plusieurs croyaient impossible. Ben force les zombies que nous sommes à boire de l’eau et nous annonce à plusieurs reprises que le soleil se lève. Ce n’est pas un homme, c’est une chèvre des montagnes.

1 heure de marche, 5 minutes de pause. Et enfin, les premières lueurs de l’aube. Sous un horizon infini de nuages blancs, la lumière chaude remplie d’espoir. Le moment béni, le signe de la victoire. Au lever du soleil, nous atteignons le cratère et Stella point, le premier sommet. Nous sommes tous épuisés, mais les rayons dorés chassent la fatigue. Le rêve souffle sur la réalité. La beauté dépasse la douleur. Je vois l’affiche tant convoitée d’Uhuru Peak, à quelques pas. 15 minutes, au maximum. Peter me tape sur l’épaule en souriant.

Congratulations guys, you all made it to the rim. Now we’re on our way to Uhuru, 45 minutes. Easy, piece of cake!”

45 minutes…

“You have to be fucking kidding me!”

Un pied devant l’autre, sans trop réfléchir. J’ai mal au coeur, soudainement. Vraiment mal au coeur. À quelques mètres de mon objectif final, je vomis sur mes bottes. La réalité se charge de rattraper le rêve.

Et finalement, le sommet.

Je pleure et je ris en même temps.

J’ai réussi. Mon corps ne m’a pas laissé tomber. Je contemple le sommet de l’Afrique. Autour de moi, mon groupe oscille entre l’extase et l’épuisement. Plusieurs s’écrasent simplement au sol, incapables de faire un pas de plus.

Je prends mon ami de 6″3 par les épaules et nous pleurons comme des enfants.

On va en parler en se berçant dans 50 ans, vieux. J’te le jure.”

Ostie que c’était dur”, répond-il poétiquement.

Mais le sommet ne nous appartient pas entièrement. Les petites étoiles qui grimpaient l’une derrière l’autre ont elles-aussi franchi la distance. C’est une bousculade, le sommet de l’Afrique. Il faut faire la file pour une photo, il faut sourire rapidement. Il faut oublier la fatigue. Et se souvenir de l’instant, le transformer en éternel, le graver dans le destin.

Si jamais il existe.

Est-ce que c’est assez haut? Je n’ai même pas le temps de me le demander.

“Ok guys, we have to go down now. It’s dangerous to stay here for too long”.

Peter, you have to be fucking kidding me.”

3 heures plus tard, je suis de retour au camp de base. Je m’installe sur une pierre avec une tasse remplie d’eau. Un grand bonhomme de 6″3 vient s’asseoir près de moi.

La montée, j’ai juste des flashs. Le sommet, je me rappelle pas de grand-chose.”

“C’est normal, vieux. C’était le sommet de nos rêves”.

3 Comments
Seb
August 26, 2013 at 8:37 pm

Épique.

Et alors, est-ce que t’as répondu à l’énigme sur la lessive des dieux ?!

    victor_morasse@hotmail.com
    August 27, 2013 at 6:27 pm

    Olympe, la lessive des dieux! C’était la pile de droite, évidemment!

Véronique
August 26, 2013 at 9:40 pm

Merci de partager ce moment magnifique avec nous!

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