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À propos de la honte

June 18, 2014   

Samedi dernier, je me suis levé avec l’esprit tranquille pour la première fois en 4 ans.

J’ai remis mon essai (un essai, c’est comme une thèse en plus petit mais pas en moins chiant).

Depuis 4 ans, chaque fois que je décide de ne rien faire de productif, je suis saisi d’un sentiment diffus, un malaise toxique qui me consume lentement.

Je suis envahi par la honte.

La honte, c’est la constante impression de n’être pas assez.

Pas assez bon.

Pas assez performant.

Pas assez rapide.

Pas assez discipliné.

C’est la conscience aiguë que d’autres font mieux que moi, sont plus beaux, plus grands, plus forts et plus engagés. C’est le discours intérieur défaitiste, la peur d’être jugé et l’impression qu’on ne s’en sortira jamais.

C’est la honte qui me réveillait parfois la nuit. C’est la honte qui me poussait à procrastiner. C’est la honte qui a crée une anxiété insidieuse et mesquine dans chaque particule de mon être.

C’est la honte qui donnait un goût amer à mon café du samedi matin.

Bon, disons encore plus amer.

Et c’est aussi la honte, ou du moins le combat que j’ai mené contre elle, qui m’a permis de finalement déposer ce foutu papier.

J’ai accepté de ne pas être assez. En fait, j’ai décidé que je serais assez.

J’ai accepté de subir l’évaluation et le jugement en sachant que ce que j’offre à l’univers (et surtout à mes superviseurs) n’est pas parfait mais que ce sera suffisant.

Notre monde combat la honte par la grandeur et la perfection. Par la meilleure photo sur Facebook et le portrait le mieux filtré sur Instagram. Par la performance au travail et l’efficacité dans les rôles sociaux.  Notre monde combat la honte de la pire manière qui soit, en se repliant sur lui-même autour d’une image givrée et puissante qui ne dit pas “je suis assez” mais plutôt “je suis davantage que toi”.

Notre monde génère la honte en essayant de la combattre, édifiant au passage des montagnes d’isolation et de solitude. Parce que pour se lier aux gens et créer des connexions entre les humains, il faut accepter d’être imparfait et ne pas se réfugier derrière la plastique brillante de ce que l’on ne sera jamais.

Alors j’ai accepté de remettre un travail imparfait. Il constitue la meilleure version de moi-même. J’ai fait de mon mieux, vraiment.

Ce n’est pas parfait.

Mais c’est assez.

Ça fait du bien en crisse.

Il m’arrive la même chose dans ma vie de tous les jours. Je fais des erreurs, je ne suis pas toujours celui que j’aimerais être, je me couvre parfois de ridicule et je n’ai pas toutes les réponses.

Pas trop souvent, parce que ça fait mal.

Mais des fois, quand même.

Et c’est toujours dans ces moments-là que les plus belles choses m’arrivent. Que je fais des découvertes imprévues. Que je rencontre des gens magnifiques. Que je donne du sens à ma vie.

Ce qu’il y a de plus terrible à propos de la honte, c’est qu’elle est l’ennemi principal de la vulnérabilité. Et que c’est précisément cette capacité à prendre des risques, à tendre la main et à se montrer sous notre vrai jour qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue.

Depuis samedi dernier, la honte a quitté les cellules de mon corps. J’ai remis mon essai. Je suis presque un psychologue.

Je me sens bien.

Et mon café goûte juste assez amer, le samedi matin.