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728 et la première pierre

September 29, 2015   

Stéfanie,

Avant hier je t’appelais matricule 728, comme beaucoup de gens. J’ai écouté ton entrevue à Tout le monde en parle en m’attendant à ce que tu te fasses piéger.

J’veux dire, tout le monde se fait piéger à Tout le monde en parle.

Tu pourras jamais dire ce que tu veux, comme tu le veux. Tu seras coupé et monté, peu importe de quoi tu viens parler.

Si, en plus, ça adonne que tu es la personne devenue le symbole de la répression policière du printemps érable, t’as déjà quelques prises dans la mitte.

Tu vas te faire condamner par le haut tribunal populaire de la télévision nationale, sans possibilité de libération conditionnelle avant la fin de l’entrevue.

Je ne sais pas ce qui s’est passé pendant que j’écoutais ton entrevue, Stéfanie, c’était bizarre à l’intérieur.

 

D’un côté, je sais qu’on ne s’entendrait pas si bien, toi et moi.

T’es un peu trop rigide.

Je le dis même pas dans un sens négatif. T’appliques les règlements à la lettre, sans nuance, parce que c’est ça que t’as appris et que ça te permet de traverser ta vie efficacement.

C’est juste pas comme ça dans la mienne, même que ça me cause des problèmes, des fois.

T’es sûrement pleine de préjugés à propos des carrés rouges et des gratteux de guitare.

Moi aussi je suis plein de préjugés, mais ils ont d’autres thèmes. J’essaie de m’en défaire, mais ils me suivent comme une ombre, pas moyen de me sacrer patience.

On s’invente des histoires et on se cache la face pour des affaires différentes, mais sur ce point on se ressemble un peu, toi, moi et le reste de l’univers.

Je crois toutefois que je suis peut-être un peu plus introspectif que toi, que je me remets plus souvent en question.

Mais c’est une déformation professionnelle, de la même manière que tu dois être crissement plus naturelle que moi quand ça brasse.

Moi j’me cache quand ça brasse. J’aime pas ça la chicane, bon.

Tout ça pour dire qu’on serait pas des grands chums si on se rencontrait sur la rue, mais que ça change rien à ce que j’ai pensé de ton entrevue.

 

T’es quand même pas devenue Sainte-728 après Tout le monde en parle.

J’ai pas fini par me dire qu’ils l’avaient mérité, ces estis-là, quand tu leur as spouché du curcuma extra-spice dans les yeux.

J’ai pas pensé que les citoyens devenaient des criminels quand ils te sautaient dans le dos.

Stéfanie, je sais même pas s’ils t’ont sauté dans le dos, j’étais pas là! J’ai vu des clips mais, comme tu l’as dit, c’est rien que des p’tits bouttes de vérité, tout ça.

Pis des p’tits bouttes de vérité mis ensemble, ça fait pas tout le temps une plus grosse vérité. Des fois ça fait un p’tit mensonge. Alors je préfère douter.

J’ai tout de même trouvé que tu t’étais vraiment bien débrouillée dans ce gros piège en forme de studio, que t’avais jamais été K.O. même si c’était un royal rumble à 12 contre 1.

T’as même souri 2-3 fois. Ça avait l’air naturel, presque chaleureux. J’étais vraiment surpris.

J’ai pas envie de débattre sur la légitimité de tes actions, c’est un débat sans fin et c’est pas ça mon point.

 

Mon point c’est qu’on a tous été tellement rapides à te lancer la première pierre (ceci est une référence religieuse, même si j’étais en morale au primaire)

Qu’on a diffusé en boucle des images de toi.

Qu’on t’a ridiculisée dans tous les médias et à toutes les sauces possibles.

En se disant que nous, on aurait réagi différemment.

Que nous, on aurait été tellement plus raisonnables, plus pacifiques, plus en contrôle.

On t’a condamnée sans même t’entendre dire un seul mot.

Et dimanche soir à la grand-messe, on s’est offusqués quand les officiants t’ont mise au bûcher.

Un peu surréaliste de nous entendre critiquer la suffisance de Patrick Huard alors qu’il personnifiait parfaitement ce qu’on dit de toi depuis 2012.

 

Stéfanie, si j’avais été dans ta situation, j’aurais peut-être réagi de la même manière.

Je le sais pas et je le saurai probablement jamais. J’ai vraiment pas le même genre de job.

Mais nos violences d’humains ne sont pas conditionnelles, ça je le sais.

En 2012, j’ai fait comme tout le monde et je t’ai lancé la première pierre pour ne pas penser que j’étais probablement un peu comme toi.

Pour ne pas me rappeler que moi aussi, quand je suis en tabarnak, j’utilise des mots pas fins pour parler des gens que je trouve pas fins.

Pour ne pas croire que j’aurais pu assaisonner ces manifestants ou ramasser le gars qui buvait sa bière, moi aussi.

Je crois que c’est ça qui s’est passé pendant ton entrevue, hier.

J’ai passé trois ans à me dire que t’étais une folle, une dangereuse, une pas comme moi.

T’es pas parfaite, ça c’est sûr, et t’es visiblement remplie de colère et d’amertume.

Mais t’es une humaine.

Pis ça adonne que moi aussi.