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Les milléniaux, Patrick Lagacé et le travail

June 4, 2017

Patrick Lagacé a publié la chronique “Lettre ouverte aux milléniaux” dans La Presse du 3 juin. 

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Salut Patrick,

T’as écrit une lettre ouverte à ma génération cette semaine et j’avais envie de te répondre.

Tu me liras probablement pas, mais ça fait rien.

Je te fais ça gratis, c’est chill.

Je t’écris parce que je suis partiellement d’accord avec toi.

Moi aussi, je trouve que c’est un peu ridicule de demander à un employeur de rédiger une pub au lieu d’une offre d’emploi.

Solution creator, vous êtes sérieux, les amis?

Moi aussi, je me dis qu’on a l’air de penser, à tort, qu’on est plus smart que nos prédécesseurs juste parce qu’on a Google dans nos poches et l’univers au bout des doigts.

Faut dire que je suis un peu à cheval entre deux générations, je pense.

Quand j’ai connu les zinternets, elles faisaient un bruit de connexion étrange qui coupait le téléphone au grand désespoir de ma mère.

J’attendais toute une soirée pour télécharger UNE toune sur Limewire.

J’ai demandé des ASV sur MIRC et j’ai utilisé feu-MSN Messenger, Dieu ait son âme. L’échantillon d’humains qui connaissent ces trucs-là est limité, j’te jure.

Alors, j’ai 30 ans, je suis un early millenial qui invente des termes comme early millenial en anglais pour que ce soit plus cool et je me sens déjà déphasé devant les vingtenaires aux man bun et autres tempes rasées qui se pointent le bout du nez dans le monde des adulescents.

Mais je crois quand même que t’as raison, Patrick, quand tu dis qu’on devrait peut-être arrêter de penser que notre coupe de cheveux à la mode fait de nous des experts du design web, du neuromarketing ou d’un autre domaine de la connaissance qui n’existait pas la semaine dernière.

Qu’on devrait mettre du temps, beaucoup de temps, pour apprendre le real shit, faire des erreurs à la tonne, développer une expertise, construire un réseau de contacts et finir par ressembler à un être humain, ou à tout le moins un employé, mature.

Mais je suis aussi en désaccord avec toi, Patrick.

J’pense qu’il y a des restes de judéo-chrétien dans ton paradigme (points boni  associés à l’utilisation d’un mot que tu détestes, Pat, pour te taquiner gentiment).

Un peu de religion et une goutte d’amertume dans ton raisonnement.

J’pense que t’as tort quand t’écris que ça devrait être de la marde, ce boutte-là.

Une sorte de chemin de croix ou de purgatoire, je sais pas trop, j’étais en morale au primaire.

Qu’on devrait souffrir, rater des beaux bouts de vie, mettre constamment le travail à l’avant-plan, oublier de voyager, de rêver, de respirer, esti, qu’on devrait oublier de vivre pendant 10 ans pour satisfaire aux critères d’employabilité de ceux qui nous précèdent.

Parce qu’au fond, c’est un peu ça que vous nous reprochez, je crois, de prendre le temps de vivre alors que vous vous êtes fait chier solide pour vous retrouver là où vous êtes.

Ça vous écoeure d’avoir passé 10, 20, 30 ans à travailler comme des dingues et d’arriver à 40, 50, 60 ans, d’avoir soudainement du temps et de l’argent et de pas savoir quoi faire avec.

Ou de ne jamais pouvoir les utiliser parce que vous tombez malades à force de n’avoir pas su écouter votre corps ou appris à respecter vos limites.

C’est la partie amertume, je crois.

Le paradis du cash et du temps, les Champs-Élysées de l’expérience, le Nirvana de la retraite, c’est pas toujours aussi beau que ce qui était prévu dans les Écritures.

Je sais pas trop ce qui était prévu dans les Écritures, Patrick, j’étais en morale au primaire, tu te rappelles?

Ce que je sais, c’est que nous, les milléniaux, on est probablement un peu imbus de nous-mêmes et assez cons pour croire que d’être down pour un défi c’est suffisant pour le relever.

Mais qu’on est aussi un peu brillants de réaliser tout de suite que la vie ça passe juste une fois (yolo, tsé) et que maintenant c’est un foutu bon moment pour la vivre.

Je ne compte pas mes heures de travail, je ne l’ai jamais fait, mais j’aime profondément ce que je fais et c’est pas nouveau. Je n’ai jamais accepté de quart de travail de merde, par contre j’ai souvent joyeusement consenti à être payé moins en regardant plus loin devant moi. J’écoute beaucoup et j’essaie d’apprendre sans arrêt, t’as encore raison quand tu dis que c’est important.

Je n’ai pas beaucoup de REER mais j’ai pas mal de souvenirs impérissables. Je travaille fort mais je fais pas juste ça, je pense vraiment que c’est possible. Je suis pas encore tout à fait la personne ou l’employé que je voudrais être mais j’en suis pas si loin non plus. J’me prends en main, pour de vrai.

J’aimerais ça être spécial mais je sais bien que je ne le suis pas encore.

Laisse-moi un peu temps, Patrick.

Et surtout, pardonne-moi si j’ose résister à l’assaillant judéo-capitaliste qui me demande de puncher pour être heureux.

Il faut me comprendre, j’étais en morale au primaire, yo.

 

 

 

1 Comment
Sébastien Desrosiers
June 5, 2017 at 1:18 pm

Super texte, beau boulot couz !

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