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Category Archives: La montagne

Les milléniaux, Patrick Lagacé et le travail

June 4, 2017

Patrick Lagacé a publié la chronique “Lettre ouverte aux milléniaux” dans La Presse du 3 juin. 

____

Salut Patrick,

T’as écrit une lettre ouverte à ma génération cette semaine et j’avais envie de te répondre.

Tu me liras probablement pas, mais ça fait rien.

Je te fais ça gratis, c’est chill.

Je t’écris parce que je suis partiellement d’accord avec toi.

Moi aussi, je trouve que c’est un peu ridicule de demander à un employeur de rédiger une pub au lieu d’une offre d’emploi.

Solution creator, vous êtes sérieux, les amis?

Moi aussi, je me dis qu’on a l’air de penser, à tort, qu’on est plus smart que nos prédécesseurs juste parce qu’on a Google dans nos poches et l’univers au bout des doigts.

Faut dire que je suis un peu à cheval entre deux générations, je pense.

Quand j’ai connu les zinternets, elles faisaient un bruit de connexion étrange qui coupait le téléphone au grand désespoir de ma mère.

J’attendais toute une soirée pour télécharger UNE toune sur Limewire.

J’ai demandé des ASV sur MIRC et j’ai utilisé feu-MSN Messenger, Dieu ait son âme. L’échantillon d’humains qui connaissent ces trucs-là est limité, j’te jure.

Alors, j’ai 30 ans, je suis un early millenial qui invente des termes comme early millenial en anglais pour que ce soit plus cool et je me sens déjà déphasé devant les vingtenaires aux man bun et autres tempes rasées qui se pointent le bout du nez dans le monde des adulescents.

Mais je crois quand même que t’as raison, Patrick, quand tu dis qu’on devrait peut-être arrêter de penser que notre coupe de cheveux à la mode fait de nous des experts du design web, du neuromarketing ou d’un autre domaine de la connaissance qui n’existait pas la semaine dernière.

Qu’on devrait mettre du temps, beaucoup de temps, pour apprendre le real shit, faire des erreurs à la tonne, développer une expertise, construire un réseau de contacts et finir par ressembler à un être humain, ou à tout le moins un employé, mature.

Mais je suis aussi en désaccord avec toi, Patrick.

J’pense qu’il y a des restes de judéo-chrétien dans ton paradigme (points boni  associés à l’utilisation d’un mot que tu détestes, Pat, pour te taquiner gentiment).

Un peu de religion et une goutte d’amertume dans ton raisonnement.

J’pense que t’as tort quand t’écris que ça devrait être de la marde, ce boutte-là.

Une sorte de chemin de croix ou de purgatoire, je sais pas trop, j’étais en morale au primaire.

Qu’on devrait souffrir, rater des beaux bouts de vie, mettre constamment le travail à l’avant-plan, oublier de voyager, de rêver, de respirer, esti, qu’on devrait oublier de vivre pendant 10 ans pour satisfaire aux critères d’employabilité de ceux qui nous précèdent.

Parce qu’au fond, c’est un peu ça que vous nous reprochez, je crois, de prendre le temps de vivre alors que vous vous êtes fait chier solide pour vous retrouver là où vous êtes.

Ça vous écoeure d’avoir passé 10, 20, 30 ans à travailler comme des dingues et d’arriver à 40, 50, 60 ans, d’avoir soudainement du temps et de l’argent et de pas savoir quoi faire avec.

Ou de ne jamais pouvoir les utiliser parce que vous tombez malades à force de n’avoir pas su écouter votre corps ou appris à respecter vos limites.

C’est la partie amertume, je crois.

Le paradis du cash et du temps, les Champs-Élysées de l’expérience, le Nirvana de la retraite, c’est pas toujours aussi beau que ce qui était prévu dans les Écritures.

Je sais pas trop ce qui était prévu dans les Écritures, Patrick, j’étais en morale au primaire, tu te rappelles?

Ce que je sais, c’est que nous, les milléniaux, on est probablement un peu imbus de nous-mêmes et assez cons pour croire que d’être down pour un défi c’est suffisant pour le relever.

Mais qu’on est aussi un peu brillants de réaliser tout de suite que la vie ça passe juste une fois (yolo, tsé) et que maintenant c’est un foutu bon moment pour la vivre.

Je ne compte pas mes heures de travail, je ne l’ai jamais fait, mais j’aime profondément ce que je fais et c’est pas nouveau. Je n’ai jamais accepté de quart de travail de merde, par contre j’ai souvent joyeusement consenti à être payé moins en regardant plus loin devant moi. J’écoute beaucoup et j’essaie d’apprendre sans arrêt, t’as encore raison quand tu dis que c’est important.

Je n’ai pas beaucoup de REER mais j’ai pas mal de souvenirs impérissables. Je travaille fort mais je fais pas juste ça, je pense vraiment que c’est possible. Je suis pas encore tout à fait la personne ou l’employé que je voudrais être mais j’en suis pas si loin non plus. J’me prends en main, pour de vrai.

J’aimerais ça être spécial mais je sais bien que je ne le suis pas encore.

Laisse-moi un peu temps, Patrick.

Et surtout, pardonne-moi si j’ose résister à l’assaillant judéo-capitaliste qui me demande de puncher pour être heureux.

Il faut me comprendre, j’étais en morale au primaire, yo.

 

 

 

Je veux parler de Basketball

April 21, 2015

Je n’en parle jamais.

Précision.

Je n’en parle jamais, ici.

Si vous avez le malheur de me croiser près d’un gymnase (je vis à 14 pas d’un gymnase), il est fort possible que j’aborde le thème du ballon orange.

Beaucoup. Et longtemps. Vous allez devoir trouver une excuse pour changer de sujet ou foutre le camp.

Mais je ne parle jamais de Basketball, ici.

Sans trop savoir pourquoi.

Je crois que j’ai peur de vous ennuyer.

Après tout, ce n’est pas du hockey.

Sauf qu’aujourd’hui, je veux en parler.

Je veux parler de Basketball parce que les caprices, les beautés, les malheurs et les miracles de ce sport façonnent ma vie depuis tout près de 20 ans.

Parce que le temps passe mais que les planches, les lignes, les anneaux et les bancs de bois demeurent immuables.

Je veux parler de Basketball parce qu’en 4ème année, alors que j’étais petit, rond et terrifié par l’idée de courir pendant plus d’une minute, j’ai bien failli abandonner mon équipe de mini-basket qui jouait avec des t-shirts de coton gris.

Et que je n’ai aucune idée de ce à quoi ressemblerait ma vie si j’avais pris cette décision, à tout juste 9 ans.

Je veux parler de Basketball parce que je viens de finir une saison à deux équipes, ma 12ème comme entraîneur.

Que je suis incroyablement fier, chaque fois qu’arrive le mois d’avril, en observant le chemin parcouru lors des 8 derniers mois.

Que je suis fatigué sans être épuisé de ce rythme un peu fou qui me donne toujours plus d’énergie qu’il ne m’en enlève, au bout de la route.

Et que ce samedi matin mon café me regardait d’un air surpris quand je ne suis pas parti coacher un match.

Je veux parler de Basketball à cause du formidable pouvoir de ce sport.

Qui construit des familles à travers l’émotion pure.

Qui grave des souvenirs inoubliables dans le corps, le coeur et le bois des planches.

Qui apprend la valeur du travail, l’importance de l’échec, le plaisir d’être ensemble.

Et le réconfort d’être un tout plus grand que la somme des parties.

Je veux parler de Basketball à cause des gens qui ont croisé ma vie à travers lui. Pour toutes les métamorphoses remarquables dont je suis témoin chaque jour, entre 4 lignes.

Pour les kids négatifs, impulsifs et tourmentés devenus des leaders en contrôle de leurs émotions.

Pour les petites filles timides convaincues de ne pas avoir de valeur ou de talent transformées en jeunes femmes magnifiques et assurées.

Pour ceux et celles qui sont devenus des adultes que je considère comme mes amis.

Pour ceux et celles qui étaient autrefois mes entraîneurs et mes professeurs qui font aujourd’hui partie de ma famille de ballon orange.

Je veux parler de Basketball parce qu’être coach n’a rien d’un passe-temps ou d’un loisir pour moi.

C’est une job de coeur qui aspire mes minutes et réveille mes nuits.

C’est une destination finale autant qu’un chemin à parcourir.

C’est un rôle majeur de ma vie, même s’il ne me permet pas de la gagner.

Parce qu’entre 4 lignes, je me sens véritablement utile et en vie.

J’ai l’impression de faire une différence, des fois.

De construire quelque chose d’important qui défie la futilité de nos jours identiques et le vide de nos routines industrielles.

Je veux parler de Basketball parce que je ressens de la gratitude pour chaque moment passé avec lui.

Et que je souhaite tous les jours que ça ne s’arrête jamais.

 

 

 

 

Je suis Charlie, mais pas tant que ça

January 8, 2015

Comprenez-moi bien.

Aujourd’hui, je suis Charlie.

Je suis vraiment très Charlie.

Comme chaque personne sensée que je connais, je m’insurge contre la tuerie survenue au magazine satirique Charlie Hebdo.

Je la considère comme une attaque impardonnable envers la démocratie et la liberté d’expression.

Je condamne la violence gratuite et inutile.

Pas celle des musulmans ou des terroristes.

Celle des hommes qui croient qu’il peut être légitime d’en tuer d’autres au nom d’une idée.

Je pense aux familles et aux proches de ces gens qui avaient le courage de ne pas se fermer la gueule et qui ont payé cher ce courage, hier.

Alors vraiment, aujourd’hui, je suis très Charlie.

Mais le reste du temps, pas tant que ça.

Je ne m’indigne pas.

Je suis peu informé sur l’état du monde, je ne regarde pas les nouvelles tous les jours.

Je lis en diagonale lorsque le sujet semble complexe.

J’accepte l’absurdité et je tolère l’extrémisme chaque fois que je ne mets pas à profit les outils que je possède pour  dénoncer et combattre.

Je passe une quantité ridicule de temps à utiliser l’outil démocratique le plus puissant que je connaisse, la technologie et les médias sociaux, pour envier la vie des autres ou m’amuser de vidéos drôles.

Plutôt que de faire de ces plate-formes des armes formidables contre la folie des hommes, j’accepte qu’elles soient souvent le berceau de la haine et de la démagogie.

Dans ma vie de tous les jours, je ne suis vraiment pas Charlie.

Je crois que ce serait manquer de respect à la mémoire de ces hommes qui n’avaient peur d’aucun tabou, qui ne reculaient devant aucun dogme, que d’affirmer simplement que “je suis Charlie”.

Je crois qu’en faisant cela, dès la semaine prochaine je recommencerai à être aussi peu Charlie que les personnes qui m’entourent et dont je fais aussi partie.

Alors à la place, pour honorer cette mémoire de satires insolents, je vais essayer d’être un peu plus Charlie.

Pour ça, je prends trois engagements:

#1 Je vais écrire une lettre d’opinion à un quotidien d’information à propos d’un sujet qui me tient à coeur.

#2 Je vais lire le journal en ligne droite, pas en diagonale, et essayer de m’intéresser chaque semaine à un nouvel enjeu.

#3 Je vais rire au visage des gens qui expriment des opinions ridicules. Je ne vais pas simplement exprimer un scepticisme poli. Je vais rire, promis. On verra bien ce qui se passe ensuite.

Voilà comment je veux essayer d’être Charlie, pour de vrai, et pas juste cette semaine.

Pour que cette terreur qui rampe et qui grimpe à travers le monde n’ait jamais la mainmise sur ce que nous avons de plus précieux.

Ce n’est pas grand-chose, mais c’est un départ. Et ça a plus de valeur qu’une photo de profil, je crois.

Et vous, comment serez-vous Charlie, maintenant?

 

 

Les dangers de la perfection (et un remède efficace)

November 27, 2014

J’ai envie de parler de cette jeune médecin qui s’est suicidée.

J’ai envie de parler des dangers de la perfection et de l’hypocrisie d’un système qui n’acceptera jamais la fragilité.

J’ai envie de parler de tous les articles qui dénonceront la détresse naufragée de ces humains isolés avant que tout ne recommence de la même façon, la semaine suivante.

J’ai envie de vous dire que ça n’existe pas qu’en médecine.

 

La perfection est dangereuse parce qu’elle isole.

Parce que la force, la connaissance et la maîtrise de soi sont souvent des remparts contre les humains que nous sommes tous, au fond.

Parce que la perfection nous demande de cesser de partager ce que nous avons de petit, de sensible et de vulnérable.

Parce que chaque craque dans ce masque devient un terreau fertile pour la honte, la peur et la rage.

Et que ces émotions sont à la racine même de l’anxiété, des idées noires et des sentiments dépressifs.

 

Notre système d’éducation et de travail nous demande d’être parfaits et performants.

De ne pas nous plaindre.

De réussir l’examen.

D’avoir la bonne réponse.

De remplir les objectifs.

D’avoir du succès.

De décrocher le diplôme.

D’être l’employé du mois.

Et de recommencer.

Encore et encore.

 

On nous dit que “c’est ça, la vraie vie”.

Get used to it.

Je ne suis pas d’accord.

Je crois que toute cette organisation de la pensée, que toute cette conception de la réussite est une farce monumentale.

Que bien trop souvent, réussir dans la vie signifie qu’on ne parvient pas à réussir sa vie.

Que chaque fois que l’on nous demande d’être parfaits et performants, on s’adresse au masque, à la ligne de défense, à l’armure polie que nous mettons trop de temps à construire.

La perfection est l’ennemie #1 des relations humaines. Comment peut-on partager la peine, la fragilité et la peur d’une personne qui semble invincible?

Comment peut-on s’identifier à elle autrement que par une admiration gonflée aux stéroïdes, le mirage flamboyant de ce que nous ne serons jamais?

 

Les médecins et tous les autres parfaits en construction vivent une pression gigantesque à cause de ce qu’ils n’apprennent jamais à dire.

On leur apprend à répéter je sais, je peux et je comprends.

Personne ne leur apprend des termes comme je ne sais pas, j’ai peur et je suis désolé.

Ils n’ont pas droit à ces mots.

Cette intolérance totale à l’échec et à la fragilité est justement l’échec le plus complet et le plus inhumain de l’éducation moderne, peu importe le domaine.

 

Le titre de ce texte promettait un remède efficace.

Il n’est pas parfait, mais c’est ce qui le rend si beau.

La seule solution aux terribles dangers de la perfection est d’accepter la fissure dans l’armure au lieu de la redouter.

De le faire pour soi et d’accepter que l’on fasse de même autour de nous.

De se montrer sous un jour nouveau, un jour honnête, un jour craquelé et imparfait.

De modifier, juste un peu, les fondations d’un monde qui ne convient pas aux humains que nous sommes.

De créer des liens véritables avec des gens importants pour éviter de se perdre dans les exigences surnaturelles de l’expert, du connaissant, du super-héros.

Ça s’appelle de l’empathie. La capacité d’écouter ce qu’une personne a de fragile et d’imparfait et de dire:

Well, je suis passé par là moi aussi. Ça doit être tough.

Je sais que ça semble difficile, même improbable, mais entre vous et moi…

 

Nous n’avons pas le choix.

 

Voici donc en bonus 5 propositions pour laisser craqueler doucement l’armure sans que ça fasse (trop) mal:

#1 Demandez à une personne en qui vous avez confiance ce qu’elle pense de vous et, si elle veut bien, faites la même chose avec elle ensuite.

#2 Discutez avec un inconnu et posez-lui une question sur sa vie. Poursuivez la conversation.

#3 Fabriquez vos cadeaux de Noël au lieu de les acheter.

#4 Serrez les gens dans vos bras au lieu de leur serrer la main.

#5 Avouez que vous ne savez pas quelque chose que vous devriez savoir et demandez l’aide de quelqu’un pour découvrir la réponse.

 

Et parlez de votre envie de mourir, si jamais elle apparaît. Parce que parler de mourir, c’est déjà vouloir vivre.

Toutes mes empathies à la famille de cette belle Émilie.

Je vous souhaite courage et fragilité, ensemble.

 

 

 

 

 

 

Je vais reparler de TDAH et j’espère que vous lirez jusqu’à la fin

October 27, 2014

Alerte au (très) long texte.

Celui-ci sera différent dans la forme, le format et le contenu.

Parce que j’ai envie de répondre aux critiques de mon dernier texte.

Qu’il y en a eu pas mal, et que c’est bien comme ça.

Alors ça va demander un peu de temps.

***

J’aimerais reprendre quelques-unes des idées de mon texte “Je vais parler de TDAH et vous n’aimerez pas ça” pour détailler et clarifier certaines positions.

Je le fais parce que j’assume entièrement tout ce que j’ai dit. Que je crois qu’il ne s’agissait ni d’information erronée, ni de paroles en l’air, ni de préjugés sur la condition.

Je vous assure que je ne minimise pas la souffrance ou les difficultés liées à cet état, que c’est même le contraire.

Que ma position ne m’empêche aucunement d’être empathique, à l’écoute ou rempli de compassion pour les gens qui vivent ces difficultés.

Prière de lire en entier si vous voulez réagir.

 

La première chose que je dis dans mon texte précédent est que “le TDAH est quelque chose que l’on fait, pas quelque chose que l’on a”.

L’affirmation peut sembler surprenante, j’en conviens. Pourtant, n’importe quel travailleur en santé mentale vous le dira: la très grande majorité des diagnostics dans ce domaine sont réalisés sur la base d’observations comportementales. Le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), utilisé pour réaliser ces diagnostics, fonctionne d’ailleurs selon l’approche catégorielle. Cela signifie que plusieurs symptômes (très souvent, les symptômes sont des comportements) sont regroupés pour former un syndrome  que l’on nommera ensuite de façon précise (TDAH, épisode dépressif majeur, phobie simple, trouble de l’anxiété généralisée etc…) Tous les “troubles mentaux” du DSM sont définis de cette manière.

Le DSM a évolué en 5 versions différentes au cours des années. Pour le mettre au point, des experts se réunissent et tentent de déterminer ensemble quels groupes de comportements (syndromes) devraient être catégorisés comme des troubles mentaux. Ces catégories ont évolué avec le temps, et des “troubles” ont été ajoutés ou retirés du manuel. L’exemple qu’on utilise souvent est l’homosexualité, qui était considérée comme un trouble mental jusqu’en 1973 dans le DSM.

C’est ce que je veux dire quand j’affirme que le TDAH est quelque chose que l’on fait, pas quelque chose que l’on a. Que le diagnostic se base uniquement sur des comportements observés chez vous ou votre enfant. Ça ne signifie pas que la condition qu’il nomme n’existe pas, ni qu’aucune souffrance n’en découle.

 

Ensuite, j’affirme qu’on vous dira, au moment du diagnostic, qu’il s’agit d’un trouble neurobiologique. Je dis aussi que les bases scientifiques de cette affirmation ne sont pas aussi solides qu’on pourrait le croire.

La neurobiologie est définie comme “la branche de la biologie qui se consacre à l’étude du fonctionnement du système nerveux” (dictionnaire de l’American Psychological Association, 2007)

La réponse que j’obtiens le plus souvent quand je soulève la question de la validité de l’appellation “neurobiologique”  est la suivante: visitez les bases de données scientifiques, des milliers de recherches existent pour valider la nature neurobiologique du TDAH.

Je n’ai pas visité toutes les bases de données. Je n’ai pas lu toutes les recherches. Je n’ai pas tout compris de celles que j’ai lues. Mais, en tant que non-spécialiste dans le domaine (je ne suis ni neurologue, ni neuropsychologue), je me pose quand même quelques questions importantes sur lesquelles j’aimerais qu’on m’éclaire:

-Comment se fait-il que, malgré les milliers d’études supposément concluantes sur le sujet, l’on diagnostique toujours le TDAH à l’aide d’une liste de comportements? La monographie du Ritalin, disponible sur le site Internet de son producteur Novartis, le précise d’ailleurs dès la page 2: “L’étiologie (les causes) de ce syndrome est inconnue, et il n’existe pas de test diagnostic unique .[Traduction libre]

-Comment se fait-il, si le TDAH est vraiment un trouble neurobiologique, qu’il soit toujours traité par la psychiatrie et non par la neurologie, la branche de la médecine qui étudie les maladies du système nerveux et du cerveau? Est-ce que, si on a si précisément découvert cette origine, il ne serait pas normal de simplement retirer le trouble du DSM?

-Pourquoi, après près de 50 ans de traitements à l’aide de psychostimulants (Ritalin, Concerta etc…) n’a-t-on toujours pas mis au point un test qui permette de faire le diagnostic du TDAH? On me dit souvent que ce test existe, mais qu’on ne l’utilise pas parce qu’il coûte trop cher. Je vous mets donc au défi de trouver un seul endroit dans le monde où l’on réalise le diagnostic du TDAH à l’aide d’imagerie cérébrale ou de toute autre technique issue de la neurobiologie. Je suis convaincu que vous n’en trouverez pas. J’ai pourtant l’impression que les compagnies pharmaceutiques qui vendent ces produits ont plutôt avantage à ce qu’un tel test existe. Il leur permettrait de mettre facilement fin à la polémique autour du trouble. Le fait qu’après toutes ces années, malgré  les sommes investies en recherche sur le sujet, l’on en soit toujours à réaliser le diagnostic grâce à une liste de comportements devrait au moins susciter quelques questionnements.

-Comment se fait-il que, toujours dans la monographie du Ritalin (page 1), l’on précise que “le mode d’action chez l’homme n’est pas encore complètement compris, mais le Ritalin active présumément le système d’excitation du tronc cérébral et du cortex pour produire son effet stimulant” [Traduction libre]. Les gens qui produisent les médicaments qu’on vous prescrit affirment du même coup “qu’il n’existe pas de preuves spécifiques qui établissent clairement les mécanismes par lesquels Ritalin produit son effet mental et comportemental sur les enfants, ni de preuves concluantes quant à comment ces effets sont en lien avec la condition du système nerveux central [Traduction libre]. Comment peut-on être aussi certains de l’origine neurobiologique du trouble si l’on semble ignorer comment fonctionne exactement le médicament qu’on prescrit pour le traiter?

Je ne dis pas qu’il n’y a aucune origine biologique ou héréditaire au TDAH. Je crois simplement qu’on va plus loin que ce qu’on sait vraiment dans notre modèle d’explication de ce problème.

Alors, même si vous n’êtes pas de mon avis, même si vous croyez que je ne sais pas de quoi je parle, est-ce que ces questions ne méritent pas au moins que l’on s’y attarde?

Je vous conseille les blogs et livres de Peter Breggin, Philip Hickey et Michael Coriggan à ce sujet si vous voulez en apprendre davantage.

 

La prochaine partie dont je veux discuter est celle où j’affirme que je crois que certaines personnes vivent difficilement avec des difficultés d’attention et de concentration. Que leur condition ne doit jamais être minimisée ou ridiculisée.

Je n’ai jamais nié la souffrance reliée à cet état. Je crois qu’elle existe vraiment. Je ne pense pas que les comportements (les symptômes) sont inventés, ni bénins, ni que l’on peut simplement demander à quelqu’un qui les vit de “se concentrer un peu, voyons!”

Pour une raison que j’ignore, on dirait que de ne pas accepter le terme de trouble ou de maladie fait nécessairement de moi quelqu’un qui n’est pas empathique à ce que vous pouvez vivre en tant que personne ayant reçu un diagnostic de TDAH.

Je vous demande de m’offrir, au moins, le bénéfice du doute.

Il y a trois raisons pour lesquelles je crois qu’il est essentiel de ne pas limiter les comportements, les états et les caractéristiques des personnes “TDAH” à un trouble neurobiologique.

La première est que ce modèle est biomédical, c’est-à-dire qu’il réduit ce que vous êtes à la chimie de votre cerveau. La médicalisation de certaines conditions humaines mène presque invariablement au surdiagnostic et à la surmédication, comme je l’expliquerai dans la prochaine partie de ce texte. À mon avis, il s’agit d’une pente dangereuse, surtout lorsqu’il est question de nos enfants.

La seconde est que, comme dans toutes les conditions psychiatriques, l’explication biologique ne favorise pas la responsabilité individuelle. Si vous avez un trouble neurobiologique qui vous suivra toute votre vie, vous êtes réduit à l’impuissance. Vous devez subir quelque chose sur quoi vous n’avez aucun contrôle. Je crois que c’est faux. Que votre potentiel est aussi grand et beau que n’importe quel autre être humain et qu’il est injuste de vous confiner à vos difficultés. Que des façons de faire efficaces existent pour vous permettre de surmonter vos difficultés et de vivre une vie riche et active.

La troisième est que, si on considère plutôt votre “TDAH” comme un état, comme une partie de ce que vous êtes, il est plus facile de le transformer en force, en qualité et en aptitude. Et si le fait de penser à plusieurs choses en même temps, de constamment perdre le fil de la réalité et de créer des liens peu communs entre les choses était une forme de créativité? Et si la capacité de penser en bougeant était une sorte d’intelligence? Et s’il suffisait qu’on vous fournisse un type d’éducation, de milieu de travail ou de milieu familial qui corresponde à ces aptitudes pour vous permettre de vous réaliser, est-ce que vous ne cesseriez pas soudain de considérer que vous avez un trouble? Je serais curieux d’appliquer les critères diagnostiques du TDAH aux grands esprits de l’Histoire, ceux qui ont fait avancer le monde et qui continuent de l’influencer. Et si on leur avait simplement dit de prendre leur médication, de s’asseoir et de se calmer?

 

La prochaine partie de mon précédent texte que j’aimerais commenter est la suivante: Je crois que, dans un remarquable effort de publicité, l’on tente en ce moment même d’élargir le plus possible la clientèle de ce “trouble”.

En mars 2013, Le New York Times a publié un article sur l’expansion du diagnostic affirmant que près de 11% des enfants américains d’âge scolaire vivaient avec un diagnostic de “TDAH” et que le 2/3 d’entre eux serait sous médication. 

Keith Conners, un médecin ayant étudié dans le domaine du TDAH pendant près de 50 ans (l’inventeur des formulaires Conners utilisés pour faire le “dépistage” du trouble), a lui-même récemment admis que les taux de diagnostic étaient “un désastre” et que beaucoup d’enfants recevaient le diagnostic inutilement. Au départ, la prévalence du TDAH avait été estimée entre 3 et 5% des enfants d’âge scolaire.

Allen Frances, le psychiatre éditeur en chef de la quatrième édition du DSM a admis que, malgré les précautions prises par son équipe lors de l’élaboration du manuel lancé en 1994, il n’avait pas réussi à prévoir l’inflation du diagnostic (Frances, Allen. Saving normal, 2013). Il affirme également que cette épidémie est en train de se transmettre aux adultes.

Enfin, l’expansion des critères diagnostiques du TDAH dans la cinquième édition du DSM laisse croire que de plus en plus d’enfants obtiendront ce diagnostic. Les 18 items retenus sont vagues, imprécis et laissent peu d’indices clairs quant à la signification de certains termes. Par exemple, quand on dit que “l’enfant parle souvent trop”, comment définir précisément à quel moment le fait de parler trop  devient un problème plutôt que le comportement normal d’un jeune enfant? Que signifie le mot “souvent” présent dans presque tous les critères?

La réponse principale à cette critique est que, grâce à la science, l’on est maintenant en mesure de mieux identifier et diagnostiquer le “TDAH”. Pourtant, comme je l’ai mentionné plus tôt, le diagnostic se fait toujours à l’aide d’observations externes et subjectives. Encore une fois, même si vous n’êtes pas d’accord avec ma vision du TDAH, est-ce que les points que je viens de soulever quant à l’expansion hors de contrôle du diagnostic ne méritent pas au moins d’être questionnés? Ou est-ce normal que l’on accepte de donner des médicaments puissants et potentiellement dangereux à des enfants qui n’en ont peut-être pas besoin?

 

Je dis aussi que les gens qui tiennent les cordons de la bourse pharmaceutique se frottent les mains devant ces nouvelles opportunités d’affaire.

À cause de son mode de fonctionnement, la psychiatrie est particulièrement sujette aux conflits d’intérêt et aux liens financiers avec les compagnies pharmaceutiques. Le fait que des humains décident entre eux de ce qui est une maladie et de ce qui ne l’est pas (comme dans le cas du DSM) suffit à rendre cette branche de la médecine plus sensible que les autres.

Le site Internet Dollars for Docs a publié en 2013 la liste des 22 médecins qui ont reçu le plus d’argent de la part des compagnies pharmaceutiques depuis 2009 aux États-Unis. 11 d’entre eux étaient des psychiatres, dont 3 des 4 premiers. Ils ont reçu de l’argent entre autres pour effectuer des recherches pour le compte des compagnies pharmaceutiques et pour présenter les produits de celles-ci à leur collègues.

La professeure Lisa Cosgrove de l’Université du Massachussetts a tenté d’établir quel pourcentage des experts chargés de mettre au point le DSM avaient des liens avec les compagnies pharmaceutiques. Pour le DSM-IV, ce pourcentage était de 56%. Pour le DSM-5, le pourcentage augmente à 70%. Cela signifie que 70% des gens qui font la différence entre ce qui est normal et ce qui est pathologique chez vous et moi ont des liens financiers avec des compagnies pharmaceutiques dont l’objectif principal est de nous vendre des médicaments pour traiter ces “maladies”. Dans le groupe de travail chargé de mettre au point les critères pour le TDAH, 78% des membres avaient de tels liens.

Ces médicaments qu’on veut vous vendre sont d’ailleurs classés comme des stimulants dangereux, leur efficacité à long-terme n’a pas été clairement démontrée (les essais cliniques se font sur 4 ou 6 semaines), la liste de leurs effets secondaires est longue (Page 8 de la monographie du Ritalin) et de plus en plus de questions sont soulevées quant aux effets à long-terme qu’ils peuvent avoir sur le cerveau encore malléable des enfants.

Je précise qu’il existe une grande majorité de travailleurs dans le domaine de la santé mentale qui font leur travail honnêtement, objectivement et dans l’optique d’aider leurs patients/clients. Pourtant, il m’apparaît étrange, vu l’ampleur du phénomène que je viens de décrire, qu’on rejette simplement le débat économique et financier du revers de la main.

Une fois de plus, peu importe votre opinion sur le sujet, il me semble que le fait que les gens qui décident de votre santé mentale aient des liens directs avec ceux qui ont financièrement avantage à ce que vous soyez malades devrait susciter des questionnements chez vous. Le professeur québécois Jean-Claude St-Onge a publié un essai très bien construit sur le sujet, que je vous recommande fortement: St-Onge, Jean Claude. (2013) Tous fous, l’influence de l’industrie pharmaceutique sur la psychiatrie, publié chez écosociété). De plus, le journaliste scientifique américain Robert Whitaker a publié en 2010 un ouvrage complet sur le phénomène de l’explosion des diagnostics de troubles mentaux et les effets des médicaments utilisés pour les traiter (Whitaker, Robert.2010. Anatomy of an epidemic)

 

Finalement, j’affirme dans mon texte que je crois que notre système d’éducation est brisé.

Dans la conférence TED (www.ted.com) la plus visionnée de l’histoire, Sir Ken Robinson décrit comment tous les systèmes d’éducation du monde détruisent la créativité innée des enfants.

Son argument de base est que, pour des raisons qui ne tiennent pas la route, certaines habiletés “académiques” sont encore aujourd’hui favorisées au profit de toutes les autres.

Il plaide en faveur d’une révolution dans ce domaine, pour que les talents de chacun puissent être reconnus et nourris.

Pour que l’on cesse de confiner l’intelligence à une définition excessivement réductrice et que l’on prenne en compte la diversité de ses formes.

Dans une autre présentation magnifiquement illustrée, il fait le lien entre l’état de l’éducation au 21ème siècle et ce qu’il appelle l’épidémie fictive de TDAH.

Et si vous n’étiez pas vraiment atteint d’un trouble mais plutôt doué d’une manière qui, à tort, n’est pas reconnue par la société et ses institutions?

Et si on proposait de médicamenter votre enfant parce qu’il agit comme un enfant au sein d’un système rigide qui n’accepte pas sa différence ou son niveau de développement?

Et si ces questions étaient systématiquement mises de côté sous le prétexte que le TDAH est un trouble neurobiologique?

***

Si vous lisez encore ces lignes, je vous remercie.

Peu importe votre opinion sur le sujet, je vous demande simplement de garder en tête les deux mots que j’ai utilisés tout au long de mon texte: Et si…

Et si je n’étais pas qu’un imbécile qui parle à travers son chapeau mais plutôt un jeune psychologue assez bien informé qui essaie de modifier certaines perceptions?

Et si l’information qui vous est transmise était fondamentalement incomplète et biaisée?

Et si l’inflation diagnostique était une forme de crime qui profite réellement à ceux qui ont avantage à ce que nous consommions des médicaments en grande quantité?

Et si nous allions, tous ensemble, dans la mauvaise direction?

Que faudrait-il faire?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À propos de la fierté (lettre à mon doctorat)

June 28, 2014

Salut doctorat,

Je pense que c’est important que je t’écrive aujourd’hui.

Parce que c’était la dernière journée de mon internat, alors j’en ai pas mal fini avec toi.

 

Ça fait un bout de temps qu’on se connaît, toi et moi.

Avant même qu’on soit officiellement en relation, j’ai pensé à toi longtemps.

J’ai essayé d’accumuler des ostis de A+ pour te séduire.

Pendant beaucoup trop longtemps.

Parce que je croyais que j’avais besoin de toi pour faire ce que j’aime dans la vie.

C’était vrai et pas vrai en même temps, mais ce serait un peu long de t’expliquer pourquoi.

De toute façon, c’est pas de ça dont je veux te parler.

Je veux juste te dire, doctorat, que j’ai écrit un texte sur la honte il y a quelques semaines.

Et que j’y parlais de toi par la bande. Un peu.

Pas mal.

Parce que je pense que, de bien des manières, t’es une sorte de machine à honte.

C’est tellement facile à produire, c’est du cheap labor émotif. T’as aucun mérite.

Mais c’est pas de ça non plus dont je veux te parler, doctorat.

Je veux te parler de la fierté, qui est le seul remède contre la honte.

Et qu’on met aux vidanges tellement souvent.

On met la fierté aux vidanges parce qu’on imagine que c’est de la vantardise, de la condescendance ou du narcissisme.

On intimide la fierté comme on intimide un kid trop petit, trop bon en maths et/ou trop roux à l’école.

On la ridiculise en se disant qu’elle ne mérite pas sa place au panthéon des sentiments.

On met aussi la fierté aux vidanges pour se montrer, se faire shiner dans tous les moments insignifiants de notre existence.

Pour se mettre en scène et prouver à l’univers que notre vie vaut la peine d’être vécue.

La fierté, doctorat, elle n’a souvent rien à voir avec ton profil Facebook.

Un peu, des fois, mais pas tant que ça.

La fierté n’est pas une image, une glorification ou une opération de marketing.

C’est plutôt un partage, un chemin à parcourir et un état d’âme.

La fierté part de ce que l’on fait pour se transformer en ce que l’on est.

Doctorat, je pense que c’est ça qui est arrivé depuis que je te connais.

Ce que j’ai fait s’est transformé en ce que je suis, et je suis pas mal fier de ça.

J’ai le droit, ok?

Alors maintenant que je t’ai terminé, je veux prendre quelques lignes de mon blog pour la partager, ma fierté.

Ça aussi, j’ai le droit.

Depuis 4 ans, je te côtoie chaque jour sans trop m’en rendre compte.

Je me suis séparé et j’ai vécu à quatre endroits différents pendant notre relation, doctorat.

J’ai passé à travers chacun de mes stages en essayant d’être le plus près possible de moi-même et en faisant tout ce que je pouvais pour m’améliorer.

Je suis devenu entraîneur de Basketball juvénile division 1.

J’ai publié un roman.

J’ai atteint le sommet du Kilimandjaro pour la Société canadienne du cancer.

Tout ça en complétant un doctorat en psychologie.

J’ai bin peur de péter de la broue en te disant ça, doctorat.

Parce que la fierté fait peur, autant que la honte.

Mais je le dis quand même, parce que je crois que c’est la seule façon de la combattre, justement, la honte.

Et que c’est en la combattant qu’on accomplit des choses qui ont vraiment de la valeur.

Alors ce soir, je te remercie de m’avoir fait autant suer, de m’avoir endetté, de m’avoir réveillé la nuit, de m’avoir fait croire que je ne viendrais jamais à bout de toi.

Parce que je suis là, aujourd’hui. Je suis assez. J’ai terminé.

Et je suis fier de moi.

 

 

 

 

 

 

À propos de la honte

June 18, 2014

Samedi dernier, je me suis levé avec l’esprit tranquille pour la première fois en 4 ans.

J’ai remis mon essai (un essai, c’est comme une thèse en plus petit mais pas en moins chiant).

Depuis 4 ans, chaque fois que je décide de ne rien faire de productif, je suis saisi d’un sentiment diffus, un malaise toxique qui me consume lentement.

Je suis envahi par la honte.

La honte, c’est la constante impression de n’être pas assez.

Pas assez bon.

Pas assez performant.

Pas assez rapide.

Pas assez discipliné.

C’est la conscience aiguë que d’autres font mieux que moi, sont plus beaux, plus grands, plus forts et plus engagés. C’est le discours intérieur défaitiste, la peur d’être jugé et l’impression qu’on ne s’en sortira jamais.

C’est la honte qui me réveillait parfois la nuit. C’est la honte qui me poussait à procrastiner. C’est la honte qui a crée une anxiété insidieuse et mesquine dans chaque particule de mon être.

C’est la honte qui donnait un goût amer à mon café du samedi matin.

Bon, disons encore plus amer.

Et c’est aussi la honte, ou du moins le combat que j’ai mené contre elle, qui m’a permis de finalement déposer ce foutu papier.

J’ai accepté de ne pas être assez. En fait, j’ai décidé que je serais assez.

J’ai accepté de subir l’évaluation et le jugement en sachant que ce que j’offre à l’univers (et surtout à mes superviseurs) n’est pas parfait mais que ce sera suffisant.

Notre monde combat la honte par la grandeur et la perfection. Par la meilleure photo sur Facebook et le portrait le mieux filtré sur Instagram. Par la performance au travail et l’efficacité dans les rôles sociaux.  Notre monde combat la honte de la pire manière qui soit, en se repliant sur lui-même autour d’une image givrée et puissante qui ne dit pas “je suis assez” mais plutôt “je suis davantage que toi”.

Notre monde génère la honte en essayant de la combattre, édifiant au passage des montagnes d’isolation et de solitude. Parce que pour se lier aux gens et créer des connexions entre les humains, il faut accepter d’être imparfait et ne pas se réfugier derrière la plastique brillante de ce que l’on ne sera jamais.

Alors j’ai accepté de remettre un travail imparfait. Il constitue la meilleure version de moi-même. J’ai fait de mon mieux, vraiment.

Ce n’est pas parfait.

Mais c’est assez.

Ça fait du bien en crisse.

Il m’arrive la même chose dans ma vie de tous les jours. Je fais des erreurs, je ne suis pas toujours celui que j’aimerais être, je me couvre parfois de ridicule et je n’ai pas toutes les réponses.

Pas trop souvent, parce que ça fait mal.

Mais des fois, quand même.

Et c’est toujours dans ces moments-là que les plus belles choses m’arrivent. Que je fais des découvertes imprévues. Que je rencontre des gens magnifiques. Que je donne du sens à ma vie.

Ce qu’il y a de plus terrible à propos de la honte, c’est qu’elle est l’ennemi principal de la vulnérabilité. Et que c’est précisément cette capacité à prendre des risques, à tendre la main et à se montrer sous notre vrai jour qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue.

Depuis samedi dernier, la honte a quitté les cellules de mon corps. J’ai remis mon essai. Je suis presque un psychologue.

Je me sens bien.

Et mon café goûte juste assez amer, le samedi matin.

Le sommet de nos rêves

August 26, 2013

C’est une chose étrange que de réaliser un rêve.

Pour qu’il devienne réalité, il faut le préparer. Un objectif, c’est un rêve avec une date.

Mais il faut aussi le vivre, avant. Le fantasmer, l’imaginer, le construire et le remplir de couleurs. L’avoir dans la tête, le coeur et l’esprit bien avant de fouler le sol de sa réalité.

C’est pour ça que ça s’appelle un rêve.

Le 11 août, j’ai réalisé un rêve. J’ai gravi le plus haut sommet d’Afrique, le mont Kilimandjaro. J’ai atteint, avec chacun des membres de mon groupe, le Sommet de la Liberté. À 5895 mètres au-dessus du niveau de la mer.

La dernière montée de 8 heures qui mène au sommet se fait de nuit. En y repensant bien, ça a beaucoup de sens. En y repensant bien, ces moments n’avaient rien de réel. Ils étaient mi-rêve, mi-cauchemar, des instants hors du temps qui se fixent dans nos petites éternités.

À 10h30, notre guide nous réveille. C’est le moment. Je prépare mon armure contre le froid et sors de ma tente minuscule. Il fait noir, les lampadaires se font rares à 4600 mètres. Mais les étoiles nous regardent. Je soupire. Quand je serai assez haut pour les toucher, il fera jour et elles seront parties dormir.

Devant moi, une montagne invisible drapée dans la nuit. Le seul indice de sa présence: une colonne infinie de petites lumières blanches qui montent vers le ciel. Ces substituts d’étoiles, ce sont les lampes frontales des centaines de personnes qui, comme moi, chassent le Sommet de la Liberté. Le Kilimandjaro n’a rien d’une montagne solitaire.

Peter, le chef d’expédition, annonce le départ, et nous suivons à pas lents le rythme de notre guide tanzanien. 1 heure de marche pour 5 minutes de pause. 1 heure de marche, 5 minutes de pause. Le chemin ne fait que 7 kilomètres, mais l’altitude et le dénivelé de 1200 mètres font qu’il en paraît le centuple. Après deux heures, je regarde autour de moi. Jo s’endort pendant les pauses et ne répond pas quand on lui parle. Léo fait des chutes de pression. Même Charles, le travailleur infatigable, semble épuisé.

Je vais plutôt bien. Un pied devant l’autre, sans trop réfléchir. Allez.

1 heure de marche, 5 minutes de pause. Un peu d’eau, quelques bonbons énergétiques. 1 heure de marche, 5 minutes de pause.

Lauriane a l’air d’une fille qui a rempli ses gourdes de bière, étrange conséquence de l’altitude. Emy fait des siestes entre chaque pas et Matéo a mal partout, je le vois à sa façon de marcher.

Je vais encore bien, à ma grande surprise. Un pied devant l’autre, sans trop réfléchir. Le soleil va se lever. Bientôt.

Je sens l’entraîneur s’éveiller en moi et commence à hurler des encouragements à mon groupe. Je ne sais même pas s’ils entendent. Ça ne fait rien. Allez.

1 heure de marche, 5 minutes de pause. Les minutes s’allongent, elles sont interminables. 1 heure de marche, 5 minutes de pause. Près de moi, Pascal et Benoît s’approchent de leur objectif de raconter des stupidités jusqu’au sommet, ce que plusieurs croyaient impossible. Ben force les zombies que nous sommes à boire de l’eau et nous annonce à plusieurs reprises que le soleil se lève. Ce n’est pas un homme, c’est une chèvre des montagnes.

1 heure de marche, 5 minutes de pause. Et enfin, les premières lueurs de l’aube. Sous un horizon infini de nuages blancs, la lumière chaude remplie d’espoir. Le moment béni, le signe de la victoire. Au lever du soleil, nous atteignons le cratère et Stella point, le premier sommet. Nous sommes tous épuisés, mais les rayons dorés chassent la fatigue. Le rêve souffle sur la réalité. La beauté dépasse la douleur. Je vois l’affiche tant convoitée d’Uhuru Peak, à quelques pas. 15 minutes, au maximum. Peter me tape sur l’épaule en souriant.

Congratulations guys, you all made it to the rim. Now we’re on our way to Uhuru, 45 minutes. Easy, piece of cake!”

45 minutes…

“You have to be fucking kidding me!”

Un pied devant l’autre, sans trop réfléchir. J’ai mal au coeur, soudainement. Vraiment mal au coeur. À quelques mètres de mon objectif final, je vomis sur mes bottes. La réalité se charge de rattraper le rêve.

Et finalement, le sommet.

Je pleure et je ris en même temps.

J’ai réussi. Mon corps ne m’a pas laissé tomber. Je contemple le sommet de l’Afrique. Autour de moi, mon groupe oscille entre l’extase et l’épuisement. Plusieurs s’écrasent simplement au sol, incapables de faire un pas de plus.

Je prends mon ami de 6″3 par les épaules et nous pleurons comme des enfants.

On va en parler en se berçant dans 50 ans, vieux. J’te le jure.”

Ostie que c’était dur”, répond-il poétiquement.

Mais le sommet ne nous appartient pas entièrement. Les petites étoiles qui grimpaient l’une derrière l’autre ont elles-aussi franchi la distance. C’est une bousculade, le sommet de l’Afrique. Il faut faire la file pour une photo, il faut sourire rapidement. Il faut oublier la fatigue. Et se souvenir de l’instant, le transformer en éternel, le graver dans le destin.

Si jamais il existe.

Est-ce que c’est assez haut? Je n’ai même pas le temps de me le demander.

“Ok guys, we have to go down now. It’s dangerous to stay here for too long”.

Peter, you have to be fucking kidding me.”

3 heures plus tard, je suis de retour au camp de base. Je m’installe sur une pierre avec une tasse remplie d’eau. Un grand bonhomme de 6″3 vient s’asseoir près de moi.

La montée, j’ai juste des flashs. Le sommet, je me rappelle pas de grand-chose.”

“C’est normal, vieux. C’était le sommet de nos rêves”.

Les portes

May 30, 2013

On me répète cette phrase depuis que je suis tout petit:

“Quand une porte se ferme, il y en a une autre qui s’ouvre quelque part.”

Merci, maman.

Dans cette certitude tranquille, il y a le destin, la fatalité et l’ordre cosmique.

Il y a la croyance en une sorte de justice universelle.

Cette phrase me protège des intempéries depuis toujours. Elle crève la panique et distille l’angoisse. Elle suture mes illusions lorsqu’une porte me claque au visage.

“Bonjour, j’ai le regret de vous annoncer que votre milieu d’internat pour l’an prochain est annulé.”

CLAWKKKKKKK!

Une porte en béton armé, une porte en acier trempé, une porte sournoise que je n’avais pas vue arriver.

Dans mon univers, l’équivalent d’une explosion thermonucléaire.

Où est le bouton panique? Ah, voilà, appuyons frénétiquement.

Trois heures d’auto-destruction, de masochisme et de désespoir. Trois heures à ne voir que la porte à quelques centimètres de mon nez. Trois heures à me dire que les solutions n’existent pas.

Puis la phrase: “Quand une porte se ferme, il y en a une autre qui s’ouvre quelque part”.

Pfffff (soupir de soulagement). Merci, maman.

Pour le filet de sécurité. Pour la confiance en la vie, pour cette drôle d’idée que les choses n’arrivent pas pour rien. Le plus étrange là-dedans:

Je n’y crois pas vraiment.

Trop de contre-preuves. Trop d’exemples frappants que nous sommes des créatures en quête de sens dans un monde qui en est singulièrement dénué. Cette idée des portes qui s’ouvrent et se ferment, c’est génial, mais je suis presque convaincu que ça ne vaut rien, dans l’absolu.

Sauf que.

48 heures plus tard, tout est réglé. Ou presque. Je préfère ne pas me mouiller trop vite, mais des portes se sont ouvertes là où je ne les attendais pas.

J’ai cogné. J’ai tourné la poignée. J’ai mis le pied dans la porte. J’ai pris le contrôle. J’ai refusé de demeurer figé devant un verrou. J’ai botté le derrière du destin.

Du moins, j’ai essayé.

Alors, je continue de croire – sans y croire vraiment – à une justice cosmique qui ouvre les portes pour moi si j’y mets assez de temps et d’effort. Ça m’empêche de m’immobiliser devant la peur et le vide. Ça me permet de dormir sans m’écraser sous le poids d’un monde qui ne veut rien dire.

Vraiment… merci, maman.

 

4 étapes faciles pour faire (et éventuellement réussir) quelque chose (n’importe quoi!)

May 17, 2013

Vous voulez faire quelque chose, j’en suis certain.

Tout le monde veut faire quelque chose. N’importe quoi. Des petites et des grandes choses, des rêves fous et des moments remplis de rien.

Il y a toutefois de bonne chances que vous ne soyez pas en train de le faire. Pensez-y une seconde…

Voilà, j’avais raison.

Pour remédier à ce problème, j’ai mis sur pied un guide simple qui propose 4 étapes faciles pour faire quelque chose. Ça vous donnera peut-être un coup de main.

C’est parti.

1.Décider

Pour faire quelque chose, n’importe quoi, il faut décider de le faire. Ça semble simple, mais ce ne l’est pas tant que ça. Pour prendre réellement une décision, il faut avoir une intention. Comme nous sommes habitués de répondre à des commandes, d’obéir aux ordres ou de ne faire que le nécessaire, une grande part de nos actions sont dépourvues d’intention.

Décidez de faire quelque chose que personne ne vous demande de faire. Décidez de le faire parce que vous en avez envie. Décidez de le faire pour d’autres mais pas pour les autres. Décidez pourquoi vous allez le faire, découvrez l’intention derrière l’action avant même qu’elle ne se produise.

Simple, non?

Cochez l’étape 1.

2.Détruire les objections

Si vous n’êtes pas en train de le faire, il y a des raisons. Elles prennent probablement la forme de phrases bien ficelées et faciles à utiliser: “Je n’ai pas le temps”, “je ne suis pas bon là-dedans”, “je vais avoir l’air ridicule” ou “qu’est-ce que les gens vont penser?”.

Ne me dites pas le contraire, c’est bien ce que vous faites.

Ces phrases sont des peurs et des angoisses, elles sont nos limites et nos doutes qui se glissent dans un manteau de mots. Des mots toxiques. Des mots qui brûlent et qui piquent.

Écrivez-les quelque part. Oui, ce bout de papier convient parfaitement. Écrivez-les et prenez quelques minutes pour réfléchir. Vous verrez à quel point ces mots sont absurdes, au fond. Qu’ils viennent de vous ou de ceux qui vous entourent.

D’accord, ça ne fait pas moins peur parce que c’est écrit et que c’est absurde. Ça a au moins le mérite d’être clair. Si vous parvenez à mettre ces objections de côté, vous êtes prêt à passer à l’étape suivante.

Cochez l’étape 2.

3.Faites-le!

La partie simple, vous dites?

Faux.

Le faire implique d’échouer. Le faire implique de voir revenir en version tsunami toutes les phrases venimeuses remisées au placard. Le faire signifie de prendre le temps, de réaliser que c’est important, de ne pas passer tout de suite au prochain appel.

Pour le faire, il faut laisser le 21ème siècle derrière pour un instant ou deux. Parce que si c’est important, ça n’arrivera pas tout seul et ce ne sera probablement pas rapide. Ce sera peut-être même douloureux à l’occasion.

C’est ce qui fait que ça en aura valu la peine.

Alors ne généralisez pas, accordez-vous une chance. Vous n’êtes pas une personne sans valeur parce que vous n’avez pas réussi. Rien ne garantit que vous serez aussi mauvais la prochaine fois.

C’est même le contraire. Et c’est la beauté de la chose. Ça s’appelle s’améliorer, vous devriez essayer.

Le faire. Répéter. Le faire. Répéter. Le faire. Répéter. Si ça brûle un peu à l’intérieur, c’est bon signe, vous en faites pas.

Cochez l’étape 3, ça se passe plutôt bien!

Étape 4. Impliquez quelqu’un d’autre

Le faire, c’est bien. Mais le faire seul, ça peut être moche à la longue. Peut-être pas, remarquez. Question de perspective.

Ce qui est certain, c’est que ça a moins de portée. Si ce que vous faites vous apparaît suffisamment important, trouvez un moyen de le communiquer, de l’apprendre, de le partager à d’autres. Faites-en le véhicule de votre âme, le souffle de votre vent.

Faites-en votre goutte d’eau dans l’océan, qui répandra des ondes partout autour d’elle au moment de se mêler à l’infiniment grand.

Cochez l’étape 4.

4 étapes simples pour faire quelque chose qui compte. Tout de suite.

Allez.